savoir Du lisible au visible

« Mai 68. Parole à l’architecture » sous la direction de Caroline Maniaque, Éléonore Marantz et Jean-Louis Violeau

Thierry Paquot | 26 septembre 2026

Introduction

Vingt-sept architectes, urbanistes, enseignants, hauts responsables administratifs, dont quatre femmes (Ginette Baty-Tornikian, Florence Contenay, Monique Eleb et Françoise Very) racontent leur mai 68 en liaison avec les débats qui concernent alors l’architecture et principalement son enseignement. Tous ont été des acteurs ou des témoins privilégiés de ce qui se joue à l’école des Beaux-Arts puis dans les unités pédagogiques d’architecture, ancêtres des actuelles vingt-deux écoles nationales supérieures d’architecture.

Pour certains le ver était dans le fruit dès les premières années de la décennie soixante, ils considèrent que mai 68 n’est que l’accomplissement d’un processus engagé trois-quatre ans auparavant. L’école des Beaux-Arts était sclérosée et trop éloignée des évolutions récentes de la société et ne pouvait plus se contenter de former des architectes comme au XIXe siècle ! Bien sûr, les souvenirs sont subjectifs et chacune et chacun reconstitue son propre passé à l’aune de l’analyse historique des événements récents, néanmoins, leurs propos sont particulièrement éclairants tant sur l’ambiance qui régnait dans les ateliers et les agences d’architectures que sur les décisions politiques qui ont été prises.

C’est à l’occasion de l’exposition « Mai 68 : l’architecture aussi ! », à la Cité de l’architecture et du patrimoine, en 2018, dont les trois commissaires sont les éditeurs de cet ouvrage, que la plupart des entretiens ont été menés. L’on peut s’interroger sur le choix des vingt-sept « questionnés » et s’étonner de l’absence d’autres personnalités du milieu, mais il ne s’agit aucunement, pour les éditeurs, d’un quelconque « hit-parade » mais du résultat d’une enquête avec ses habituels aléas, comme la difficulté à fixer un rendez-vous, la disponibilité de l’un, le retard d’un autre, etc.

Il faut bien avoir conscience qu’un monde s’effondrait et que mai 68 en est une des expressions les plus originales. La France manquait de logements, le sujet même de « l’habitation » n’appartenait pas aux exercices traditionnels des Beaux-Arts, on préférait une station thermale, un casino, un hôtel de ville, etc. Les « patrons », généralement anciens prix de Rome, apprenaient sur le tas à édifier les premiers grands ensembles, sans avoir la moindre réflexion sur ce qu’est un « logement social ». Leur culture sur la ville et l’urbanisation était inexistante ou profondément réactionnaire. Pendant ce temps, les universités et autres lieux de formation supérieure (dont les Beaux-Arts) voyaient leurs effectifs étudiants gonfler démesurément, comment les accueillir, que leur enseigner, avec quels enseignants, pour quels emplois ? Très vite les étudiants ont exigé d’être partie prenante de la réforme et la plupart d’entre eux se sont investis dans les commissions élaborant les nouvelles orientations décidées par Malraux et son entourage. Cette politisation de l’enseignement reposait sur les idéaux libertaires que mai 68 affirmait, en les mêlant aux engagements politiques des leaders (le PCF, les maos, les trotskistes, les anarchistes...). Lors de mai 68, la CGT et le PCF sont de plus en plus contestés sur leur gauche, les autres courants se divisent en diverses tendances, au point où l’orientation générale de la réforme est composite, ce dont témoignent les confidences des interviewé·e·s.

Moment de liberté, d’effervescence, d’expérimentation, mai 68, pour ces acteurs et témoins, est crucial et même déterminant dans leur vie personnelle, tant affective que professionnelle[1]. L’atelier des affiches, la crèche, la prise de parole durant les innombrables A.G., les slogans inventifs, les manifestations de rue, deviennent le quotidien des étudiants contestataires. L’autorité de certains « patrons » se trouve ébranlée, des assistants nouvellement nommés écornent l’ancien dispositif, avec ses sanctions et son clientélisme... Les interviewé·e·s sont persuadés de la nécessité de se documenter, les uns en allant en Italie, d’autres aux États-Unis, de lire de la philosophie et des sciences humaines et sociales, de discuter, d’inventer de nouvelles pratiques pédagogiques (les diplômes à deux ou trois apparaissent, le « projet » n’est plus sacro-saint, un mémoire théorique peut s’y substituer...), etc.

Un auteur triomphe : Henri Lefebvre. Il est présent dans de nombreux entretiens, comme référence essentielle et ses anciens étudiants appartiennent au personnel enseignant des Unités Pédagogiques d’Architecture, en diffusant ainsi ses idées. Paul-Henry Chombart de Lauwe, pourtant remarquable sociologue de l’urbain ne connait pas cet engouement, pas assez marxiste certainement[2]. Françoise Choay n’est guère mentionnée, mais son œuvre est plus tardive, en 68 elle n’avait publié que son anthologie (L’urbanisme, utopies et réalités, 1965), qui était lue par quelques-un·e·s. Curieusement Bachelard comme Ragon sont ignorés, Roger-Henri Guerrand, pourtant actif dans la création de l’école de Belleville avec Huet et Ciriani, demeure marginal, Lewis Mumford n’apparait pas dans l’index, etc. Pourtant c’est suite à mai 68 que les sciences humaines et sociales s’imposent dans la formation des architectes, ce qui n’est pas le cas pour l’écologie. Les réflexions sur les matériaux et l’architecture bioclimatique, par exemple, demeurent sommaires. Le béton est hégémonique, dans la lignée corbuséenne incontestée, quant au solaire, il ne réchauffe le cœur que de quelques hippies égarés...

Lire les entretiens de Philippe Boudon, Jean Castex, Jean-Louis Cohen, David Mangin, Michel Marot, Philippe Pannerai, Bruno Queysanne, Alain Sarfati est passionnant, les uns annoncent les autres, les récusent, les complètent, les contextualisent, bref, c’est bien le portait d’une époque, avec ses rêves et ses doutes, qui est dessiné. Ce que confirment les propos de Roland Castro, Bernard Huet, Christian de Portzamparc ou encore Jean-Paul Jungmann ou Bernard Paurd... Il est impossible de s’arrêter sur chaque intervenant – il faudrait le faire car chacune et chacun trace son itinéraire spécifique –, il faut lire ce livre, contribution majeure à l’histoire architecturale de mai 68, avec des notes explicatives de grande qualité et aussi, une iconographie somptueuse, incroyablement diversifiée, souvent humoristique, qui vient enrichir le texte et montrer à quel point l’imagination était au pouvoir en mai 68...

Caroline Maniaque, Éléonore Marantz et Jean-Louis Violeau(dir.), Mai 68. Parole à l’architecture, « Penser l’espace », Paris, éditions de la Villette, 2026, 520 pages, 29 euros.

Notes

[1] Se reporter aux Conversations sur la ville et l’urbain, de Thierry Paquot et Corinne Martin, entretiens avec 79 personnalités (Marc Augé, Manuel Castells, Françoise Choay, André Corboz, Jean Duvignaud, Serge Latouche, Alain Lipietz, Pierre Merlin Jean-Luc Nancy, Colette Pétonnet, Max Querrien, Marcel Roncayolo, Jean Rémy, Serge Antoine...), qui de fait contextualisent cette période, Gollin (CH), Infolio, 2008, 986 pages.

[2] On lira, Un anthropologue dans le siècle, par Paul-Henry Chombart de Lauwe, entretiens avec Thierry Paquot, Paris, Descartes & Cie, 1996.