savoir Du lisible au visible

« Tout contre la métropole » sous la direction d’Étienne Delprat et Benjamin Roux

Milena Koutani | 6 octobre 2026

Introduction

Si l’on constate depuis quelques années l’émergence d’appels sécessionnistes qui invitent à déserter la métropole barbare, « maison mère du capital », pour lui privilégier une zone du dehors, l’ouvrage collectif coordonné par Étienne Delprat et Benjamin Roux se situe au contraire « contre, tout contre la métropole ». Cette suite de textes, au registre multiple, se positionne depuis des interstices urbains, à la recherche de pratiques autonomes à la marge, et dans l’observation de dynamiques de résistance et d’émancipation. S’y développe ainsi un faire-recherche en appui des luttes et des cultures dissidentes, qui questionne la mise en récit de celles-ci.

Tout contre la métropole se compose à la fois de retours d’enquête, d’approfondissements théoriques et d’échanges croisés entre plusieurs auteurs[1]. Le livre se divise en trois parties qui parcourent successivement les objets de rassemblement, les pratiques et savoir-faire dissidents et enfin les récits et espaces performatifs. L’ensemble vise à approfondir la notion d’« architectures oppositionnelles » développée par Étienne Delprat[2] dans ses précédents travaux, à savoir un foyer de pratiques, d’expérimentations et de dispositifs d’organisation qui « pose l’horizon émancipatoire d’une transformation radicale de l’ordre établi » et « se place sur le plan tactique, dans un rapport de connaissance fine au terrain où s’inscrivent les luttes ».

La première partie s’ouvre sur un dialogue entre Marie Preston et Étienne Delprat, portant sur la formation de communautés d’action, fédérées autour de la construction de four à pain. Se faisant à la fois « objet, lieu et activité », ce dernier se caractérise par le désir collectif de réappropriation d’un savoir-faire autant qu’une volonté de faire-commun. Si les deux auteurs partagent les effets positifs de ces expérimentations, ils relatent également les difficultés éprouvés par les collectifs. Au chapitre suivant, le ton s’enflamme un peu plus avec la série d’extraits – inédits en français – de l’ouvrage d’Isabelle Fremeaux et Jay Jordan[3] sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Après s’être attardés sur les origines du projet d’aéroport, en plus de l’héritage des communs anciens dans la défense du bocage, les deux auteurs narrent la construction du phare de la ZAD, co-construit sur l’emplacement prévu pour la tour de contrôle de l’aéroport. Ou comment interroger la place d’un « art de la vie », en phase avec une « culture de la rébellion », faisant ainsi écho à la contribution de Preston et Delprat, qui interrogent toutes deux la frontière perméable entre art et non-art. Cette première partie se clôt sur un troisième objet : le banc, lieu de « la galère » où on est à la fois visible et présent, à la marge, et spectateur des affaires du monde. Son auteur Ulysse Rabaté alterne clins d’œil à la culture populaire et analyse sociologique sur les dimensions symbolique et politique de cet objet du quotidien. À cela s’ajoute une réflexion sur une forme de décommunisation des espaces urbains, avec la raréfaction des lieux et dispositifs de rencontres dans la cité.

La deuxième partie s’intéresse à la place du skateboard dans la ville avec Tristan Deplus. Comme une illustration sensorielle du titre Tout contre la métropole, l’auteur déploie efficacement dans son article une contre-cartographie du territoire depuis le point de vue des skateurs, ces « sociologues sans diplôme », qui contestent et détournent les usages imposés par les aménageurs :

« lorsque mes deux pieds entrent en contact avec ma planche, je sais exactement où s’arrête l’espace public et où commence l’espace privé, pourtant je n’ai jamais consulté un cadastre. En bandes, nous éprouvons les seuils (de tolérance) de la métropole et cela engendre une connaissance aiguë des micro-ségrégations urbaines ».

Tristan Deplus

Loin de l’asphalte de la cité, la contribution de Caroline Cieslik se déplace ensuite du côté de la sylviculture et des alternatives forestières, pour en révéler le potentiel architectural oppositionnel. Au sein de chantiers, fêtes, et formations – qui rappellent l’idée d’une « école mutuelle des communs » de Pascal Nicolas-Le Strat[4] – c’est tout un réseau d’entraide et de lutte qu’elle observe, et qui s’étend grâce à l’essaimage fécond de pratiques alternatives. Celles-ci prennent soin de la forêt, et se laissent réciproquement traversées par elle. Cette démarchandisation du savoir-faire (par le troc et la diffusion de connaissances) entre en résonnance avec la démarche de Reprises de savoirs dans l’article suivant, qui restitue un échange entre des membres des Naturalistes des terres et des Batisseureuses des terres. Plus qu’une réappropriation de savoirs vernaculaires et communautaires, la discussion tend vers une « repolitisation de nos compétences », qui englobe à la fois l’expertise (contre-inventaires et contre-projets), l’action militante (qui peut trancher avec « l’imaginaire bisounours » accolé aux pratiques des naturalistes) et la revendication de « savoirs du démantèlement[5] ».

Et alors que l’on s’habituait aux territoires coutumiers des ZAD et autres contre-lieux expérimentaux, la contribution de Marie Menant nous projette de l’autre côté du miroir, là où se déploient des architectures dites « contre-oppositionnelles », à savoir les terrains de formation policière et militaire. L’autrice relève la théâtralité inquiétante, quoique de plus en plus familière, de ces « reproductions guerrières construites ex nihilo », sortes de simulacres, constitués d’élévations évidées. Selon Menant, si l’esthétique performative de ces fantaisies militaires semblent singer la réalité, c’est pour pouvoir mieux s’y dérober, et neutraliser l’expression démocratique du dissensus. L’analyse de cette « spatialisation de la menace » se confronte quelques pages plus loin à une autre scène théâtrale, cette fois-ci barricadée, puisque l’article rédigé par Can Onaner se situe du côté de la révolte pour en disséquer l’esthétique perturbatrice. L’auteur interroge comment l’architecture, par sa monumentalité formelle et statique, peut soutenir et accueillir les foules émancipatrices. En s’appuyant sur une série de figures illustrées avec soin (la place, le portique, le théâtre, entre autres), il soulève avec originalité le paradoxe de ces espaces, procédant d’une mise en ordre du monde, et qui intègrent pourtant le passage obligé et ritualisé de la révolte populaire, autant que l’archive vivante d’une mémoire collective contestataire. Qu’elle se fasse ainsi le réceptacle d’assemblées éphémères, l’interface et le support de leurs revendications, l’« architecture de la révolte » devient alors vectrice de puissance :

« Non pas seulement pour détruire ou transgresser l’ordre que représente l’architecture, ni même pour expérimenter une situation quotidienne où elle s’efface avec humilité, mais à cause de l’opportunité qu’elle leur offre pour s’auto-représenter, s’auto-instituer et écrire leur propre histoire. Peut-être aussi pour incarner un nouveau pouvoir ».

Can Onaner

La dernière contribution, signée par les éditeurs Esther Layet et Benjamin Roux, porte sur les transformations du quartier du Colombier à Rennes. Ils confrontent l’idéal-type de l’architecture de dalle et son projet initial de mixité d’usages, à la réalité d’une privatisation croissante de l’espace public. Face aux tentatives d’aseptisation des usages et de pacification de l’espace (ici un vigile d’une enseigne commerciale se substituant à la police, là-bas un influenceur guerrier avide de reconquête territoriale), ils observent cependant des interstices oppositionnels, où s’expérimentent des pratiques informelles (skate, break et fête libre).

Dans l’ensemble, les contributions interrogent l’esthétique d’une architecture émancipatrice (typologies hybrides chez Onaner, travail de la courbe et de l’asymétrie comme trace de la morphologie des arbres chez Cieslik) ; la place du care au quotidien au sein des collectifs à l’œuvre, mais aussi le rôle de la joie dans la réappropriation de ces espaces interstitiels (jouabilité des espaces via le skateboard de Deplus, et pratiques de la fête du côté de Layet et Roux). On notera également les nécessaires hybridations des collectifs observés, souvent vulnérables face à l’émergence de situations conflictuelles, et qui peuvent vite perturber l’élan commun (conflit financier et choix dans la structure juridique chez Delprat et Preston, mais aussi risque de burn-out éprouvé au sein des collectifs, relevé par Cieslik). Si les auteurs citent volontiers les travaux de Starhawk, on peut également penser aux recherches portant sur la multiplicité des modèles du type peer-to-peer (ou gouvernance par les pairs), qui défrichent depuis plusieurs années des alternatives pour repenser les cadres autogestionnaires. Souvent un impensé dans les débuts d’un projet collectif, la responsabilité pour soi et pour les autres (la co-obligation théorisée par Dardot et Laval notamment) est pourtant au cœur de ces activités menées en commun.

Enfin, on relèvera la figure spectrale de l’architecte qui se dessine dans plusieurs articles de l’ouvrage. Accusé de produire des contrefaçons humiliantes de la nature et de participer à la réappropriation de formes et de pratiques via des projets d’urbanisme transitoire ou de rénovation urbaine, l’architecte semble en effet briller par son absence. C’est finalement la conclusion de Mathias Rollot qui permet de réintroduire le rôle de plus en plus délicat et contesté de celui-ci : « on ne peut se satisfaire d’un monde où seuls ''quelques privilégiés'' y trouvent ''satisfaction'', tandis que tou·tes financent la formation des architectes, habitent un monde ruiné par le bilan carbone de la construction et paient le prix de l’extractivisme de la construction encore et toujours trop bétonnée ». De la position d’« architecte (en) habitant » éprouvée par Delprat, jusqu’aux chercheurs et artistes embarqués tout contre la praxis instituante des collectifs en lutte, c’est en effet là, comme le relève Rollot, que se renouvelle le « champ des possibles en matière de théorie de l’architecture », et que s’ouvre une brèche vers une architecture « au service de ce qui peut lui résister, la contrecarrer, voire la saboter ».

Etienne Delprat et Benjamin Roux (dir.), Tout contre la métropole, « Essais », éditions 369, 2026, 160 pages, 20 euros.

Avec des textes de Caroline Cieslik, Étienne Delprat, Tristan Deplus, Isabelle Fremeaux, Jay Jordan, Esther Layet, Marie Menant, Can Onaner, Marie Preston, Ulysse Rabaté, Reprises de savoirs, Mathias Rollot et Benjamin Roux.

Notes

[1] Cet ouvrage collectif est une poursuite des chantiers de recherche restitués et débattus lors du colloque Ar(t)chitectures oppositionnelles. Des expériences à leur(s) mise(s) en récit, qui s’est tenu les 4 et 5 décembre 2023 à l’Université de Rennes.

[2] Étienne Delprat, Architecture(s) oppositionnelle(s), Éditions du commun, 2023.

[3] Isabelle Fremeaux et Jay Jordan, We are Nature Defending Itself. Entangling Art, Activism and Autonomous Zones, Pluto Press, 2021.

[4] Pascal Nicolas-Le Strat, Une démocratie éprouvée, Editions Grevis, 2026.

[5] En référence à : Emmanuel Bonnet, Diego Landivar et Alexandre Monnin, Héritage et fermeture. Une écologie du démantèlement, Éditions Divergences, 2021.