Nouvelles de nulle part

Covid #10 | La Nature, source et ressource de l’établissement humain

Philippe Madec | 9 juillet 2020

Introduction

Cloîtrés chacun chez soi à longueur de journée, à longueur de semaines et de mois, tout le monde a pu apprécier le (ré)confort d'un rayon de soleil ou d'un courant d’air vivifiant, ces manifestations élémentales de la Nature. Alors que les questions sanitaires et hygiéniques sont sur toutes les lèvres, nous interrogeons l’architecte (et membre du Conseil Topophile) Philippe Madec sur le rôle des éléments dans la conception architecturale. Englobant la terre, l’air, l’eau et le feu, il affirme que la Nature est la source et la ressource de l’établissement humain et nous invite à prendre du recul vis-à-vis de la technique pour mieux étudier les phénomènes naturels.

Le logement comme dû

Vous écrivez en 2012 « les murs, les planchers, les plafonds et les toits n’ont pas été pensés comme des outils d’enfermement, d’internement, de rétention ou de concentration. » (1) N’est-ce pas pourtant ce que beaucoup ont pu ressentir, confinés pendant des mois dans un logement exigu ou mal conçu ? Comment alors ces « outils » ont-ils ou devraient-ils être pensés ?

Les murs, les planchers et les toits ont été envisagés et réalisés pour panser nos plaies, impotences de notre incomplétude originelle. Sans eux fruits de la technique qui les réalise, l’homme serait le plus démuni des animaux ; avec eux il compense la faiblesse de sa « nature ».

Dans Protagoras, Platon – dans un propos que je trouve pour ma part assez humoristique – explique la répartition des qualités entre les races mortelles. Au moment de distribuer les qualités entre les vivants, tâche attribuée à Prométhée et Épiméthée, ce dernier a mal géré l’affaire. Il s’est planté. Il a tout partagé, et quand il arrive aux humains, il ne reste plus rien à leur pourvoir. « Dans cet embarras, survient Prométhée pour inspecter le travail. Celui-ci voit toutes les autres races harmonieusement équipées, et l'homme nu, sans chaussures, sans couvertures, sans armes. [...] Prométhée, devant cette difficulté, ne sachant quel moyen de salut trouver pour l'homme, se décide à dérober l'habileté artiste d'Héphaestos et d'Athéna, et en même temps le feu – car, sans le feu, il était impossible que cette habilité rendît aucun service – puis, cela fait, il en fit présent à l'homme. C'est ainsi que l'homme fut mis en possession des arts utiles à la vie » (2), c’est-à-dire la technique et l’énergie. Voilà, nous sommes nus. Les vêtements, les murs, les planchers et les toits sont les atours de nos vies et celles de nos sociétés.

La dotation de ces outils de bonheur n’est pas équitable. Certains n’y ont même pas accès. Est-ce que les sans-abris, ceux dont la maison est l’espace ni clos ni couvert des villes ou des campagnes, ont mieux vécu le confinement, dans des rues et des bois plus paisibles, cette année ensoleillée mais sans possibilité d’échanges ou de quémandes ?

Avant d’être un produit marchand, le logement est un dû. Dans L’architecture et la Paix. Éventuellement, une consolation, j’écrivais : « Être accompagné d’un toit, d’un plancher et d’un mur n'est pas un rêve ; c’est un dessein essentiel. Voire en toute probabilité, un droit fondamental. La venue à la vie, qui est une venue au monde, donne le droit d'habiter la Terre. Mais pas seulement. Au fond c'est plus qu'un droit fondamental. C'est avant le Droit. C'est. C'est ainsi. Un aspect de la vie octroyé à la naissance. Aussitôt que né, tu habites la Terre, les lieux, les creux et les monts, les plaines et les savanes. Là serait le bien-fondé du toit, du plancher et du mur, de la demeure et de la ville : donner réponse à ce qui est avant le Droit, donner réponse à ce qui est, rendre possible à chaque instant d'habiter la Terre, et organiser dans le temps et dans l'espace la relation de l'homme à la nature et la relation des hommes entre eux » (3). Je ne peux que réaffirmer la valeur ontologique des murs, des toits et des baies, et son détournement par les barbares en temps de guerre comme en temps de paix.

Des murs, des toits et des baies [Vanessa Alvarado]

Gageons que l’espace domestique ne puisse dorénavant plus être réduit à un logement-dortoir. Comment s’affranchir des normes, des gabarits et modèles qui ont contribué à cet appauvrissement ? Comment introduire cette « bienveillance » nécessaire à sa pleine réalisation, que vous réclamez ?

Le Droit au logement, né de ce Dû, n’est pas acquis. Qui plus est, quand il y a accès au logement, l’indignité contemporaine étant infinie, certains d’entre nous se trouvent dans des « logements » inqualifiables loués par des marchands de sommeil ou des profiteurs salopards de la précarité. Soit trop nombreux dans des surfaces trop petites, bien que par des bailleurs sociaux. Soit dans des logements privés trop chers payés pour leur petite surface, etc.

D’abord garantir l’accès au logement à tous et surtout aux plus démunis, à l’eau potable, aux moyens d’assainissement, à l’alimentation, à la santé, à l’éducation, à la culture et aux moyens de communication. Ensuite ne pas réduire le logement à un produit, une marchandise générique. Il résulte, comme de tout temps avant le modernisme, le machinisme et l’industrialisation, d’une expression, d’une matérialisation née de la prise en compte des contextes géographiques, climatiques, économiques, culturels et sociaux.

Y aurait-il une surface et une hauteur minimales, une lumière naturelle, une solarisation et une ventilation naturelle, une extension extérieure précise par habitant pour définir un logement décent ? Non ! Pas une, mais mille ! En France, métropole DOM et TOM, elles doivent être définies par une équation à nombreuses entrées, en fonction de chaque situation urbaine, péri-urbaine, rurale, montagnarde et littorale ; en fonction de chaque climat océanique, océanique altéré, méditerranéen, semi-continental, montagnard, tropical, subarctique, équatorial humide, même polaire ; selon le type de logements, maison, logements intermédiaires, logements collectifs bas ou de grande hauteur ; en fonction de chaque culture.

Il y en a qui, bien que lotis, auraient préféré mieux. Peut-on leur en vouloir ? Chacun vit avec sa psyché, son couple et sa famille.

« Trop nombreux dans des surfaces trop petites » [Vanessa Alvarado]

Terre, nature, vivant

Des logements Delzieux à Saint-Nazaire, hier, à la Cité Paul Boncour à Bordeaux, aujourd’hui, vous mettez un point d’honneur à œuvrer avec ces matières naturelles s’il en est, intangibles et insaisissables que sont l’air, la chaleur et la lumière. Pourquoi ? Comment ?

Il nous faut retrouver la Terre, à nouveau « Toucher Terre » (3). Il y eut le premier « lever de Terre » le 24 décembre 1968 quand l’homme vit, pour la première fois depuis l’espace, la terre sortir de l’ombre lunaire. Concrétisons le « toucher de terre » tant intellectuel que physique, au moment où nous voyons la Terre sortir de l’ombre moderniste.

Comme principe de l’établissement humain, l’architecture relève du politique. Quelle est son action civique contemporaine ? Mettre la Nature au centre du projet d’établissement humain.

Pour comprendre notre situation contemporaine, je m’attache à déchiffrer cette époque où nous étions encore modernistes, il y a moins d’un siècle, occidentaux ou non, quand nous avons tout fait pour nous défaire de nos liens à la nature, à notre nature, où nous nous sommes bercés d’illusions, à coups de boutoir de notre puissance technologique pour mieux nous leurrer nous-mêmes.

À l’heure actuelle un retour à la nature comme modèle s’épanouit. Ce n'est pas un retour à une nature idéalisée, champêtre, considérée comme un objet – ces idées de nature ayant alimenté les pensées anciennes, notamment romantiques. Ce qui voit le jour aujourd’hui est une nature pensée comme une expression du vivant.

Ce passage au Vivant se nourrit de temps et d’usage, d’attachement aux lieux et à l'ordinaire, d’un désintéressement pour l'objet et d’un goût engagé pour l'écologie. Il conditionne notre manière de concevoir l’établissement humain. Il nous amène à admettre qu’il est une pensée à l'œuvre, pensée de la vie et de la matière réunies, idéalement partagée.

La nature est notre source. Pour nous les bâtisseurs, elle est surtout notre ressource. Elle nous apporte les matières dont nous avons besoin pour réaliser la structure spatiale signifiante des sociétés et l’abri des personnes. Les ressources sont toutes issues de la Nature, même les plus manufacturées, même celles au cœur des artefacts les plus technologiques. Toutes nos productions n’évoquent que notre dette vis-à-vis de la planète mère. Y compris les bâtiments en béton hérités du siècle passé.

Quelles sont les matières de la nature que nous mettons en œuvre ? D’emblée les quatre éléments, comme le dit l’histoire. C’est-à-dire : l’eau, l’air, la terre et le feu.  Et tout ce qui en découle comme conditions de vie (lumière, oxygène, eau, etc.) ; comme énergies (éolienne, solaire, hydraulique, biomasse, géothermie, etc.) ; comme matières, qu’elles soient biosourcées (bois, fibres, herbes, champignons, huiles, sèves), géosourcées (terre, pierre, sable) ou encore animales (peau, laine, poil).

L’abandon technophile

Les hygiénistes du XIXe siècle les mettaient déjà très justement en avant dans leur lutte contre l’insalubrité. Cette pensée fut néanmoins dévoyée peu à peu par le machinisme des modernes au siècle suivant. Doit-on se réjouir ou s’inquiéter de son renouveau ?

Nous l’avons vu : notre habilité serait un rattrapage de l’histoire originelle, l’homme serait le grand oublié de la création. Cherchons-nous à faire de cette erreur une puissance ? Le fait est que cette erreur se transforme en fierté fascinée, Prométhée se déchaîne, la technique se déploie en mille technologies, le modernisme se fait machinisme, nous confions aux machines notre relation à la nature, elles sont au cœur de nos projets de territoires, leurs progrès nous fascinent. Au point de nous rêver parfois en machine, devenu Cyborg, mi-humain, mi-machine ; jusqu’à être fasciné par des androïdes, ces robots aux formes humaines.

En ce qui concerne l’établissement humain, cela signifie mille dispositions de haute technologie. Dans nos immeubles étanches, l’air ne pénètre que par des tours aéro-réfrigérantes ; dans nos immeubles moins étanches, l’air est renouvelé par des ventilations mécaniques contrôlées simple ou double flux ; la lumière est apportée principalement par des appareils électriques (dans les écoles d’architecture, il y a des cours d’« éclairage » et non de « lumière » !) ; la chaleur est produite par des convecteurs électriques, ou par des chaudières et est diffusée par des pompes dans des réseaux de radiateurs ; le tout est géré par des capteurs ou autres senseurs, reliés à une GTC (gestion technique centralisée), autrement dit un ordinateur qui décide pour vous quand modifier les réglages. Tout est à ce point technicisé que les réglementations thermiques nationales n’intègrent pas l’ouverture des fenêtres comme un paramètres de calcul !

Cette confiance aveugle dans la technologie, voire cet abandon, nous a menés dans l’état où est la planète. La pollution atmosphérique tue plus que les guerres, le paludisme, la malnutrition et les pandémies. En France, nous avons la plus mauvaise qualité de l’air intérieur dans le logement. En effet le système de ventilation mécanique contrôlée déterminée par la loi est dite « hygroréglable » c’est-à-dire qu’elle n’augmente son débit qu’en fonction de l’humidité, alors qu’il y a tant d’autres polluants dans des logements fermés.

Si nous voulons progresser, il nous faut réinventer notre relation à la nature, continuer à employer la technique, mais cesser d’être fascinés par elle. Il nous faut comprendre la nature et ses mécanismes, et comprendre comment nous pouvons nous y accorder.

« [il nous faut] continuer à employer la technique, mais cesser d’être fasciné par elle. » [Vanessa Alvarado]

Biomimétisme et bioclimatisme

Je vous retourne la question : comment pouvons-nous nous accorder à la nature ?

En 1997, l’américaine Janine M. Benyus théorise le biomimétisme. (4) Elle regarde la nature comme un modèle, une mesure et un mentor. C’est la marque d’un profond changement culturel. Alors que dans les sociétés occidentales modernistes, la domination et l’amélioration de la nature prévalent, la volonté d’une imitation respectueuse apparaît comme une approche faible. Si l’imitation de la nature n’est pas chose nouvelle – depuis Platon et Aristote, l’art est envisagé en tant qu’imitation de la nature ou du réel –, c’est l’objet de l’imitation qui change tout : il s’agit de faire à la manière de la nature, d’apprendre d’elle. Cette approche peut modifier tant l’agriculture (la permaculture) et les objets manufacturés (des cellules solaires copiées à partir de feuilles, des fibres d'acier tissées à la manière d'une araignée, des céramiques incassables tirées de la nacre), mais aussi l’économie (circulaire), etc.

Et Benyus liste les principes – tous interdépendants – de la nature desquels nous pouvons apprendre :

  • « La nature fonctionne grâce à la lumière du soleil ;
  • La nature n'utilise que l'énergie dont elle a besoin ;
  • La nature adapte la forme à la fonction ;
  • La nature recycle tout ;
  • La nature récompense la coopération ;
  • La nature mise sur la diversité ;
  • La nature exige une expertise locale ;
  • La nature freine les excès de l'intérieur ;
  • La nature exploite le pouvoir des limites. » (5)

Il existe un courant biomimétique en architecture et dans le bâtiment. Il est pris dans une situation complexe entre des approches fondées et enrichies par le bio-mimétisme du point de vue de la structure, de la forme et de l’environnement – comme celle de Jacques Rougerie, et des discours et des images « green washés » tels ceux qui président à l’Arbre blanc à Montpellier ou le greening tel le Bosco Verticale à Milan. Dans ces derniers, la revendication biomimétique y est une supercherie, le seul effet d’un marketing commercial car l’architecture y est tout sauf écoresponsable : structure en béton, climatisation à tous les étages, quatre façades identiques qu’elle que soit l’orientation solaire. Restons avec Rougerie et ses propos : le biomimétisme est source infinie d’inspiration. « Depuis l’origine, la nature dessine et fabrique ce qu’il y a de mieux, elle conçoit les plus belles formes, les courbes les plus élégantes et produit les meilleurs matériaux. » (6)

À ce biomimétisme de formes, de matières et de structures, il convient d’ajouter l’utilisation des mécanismes naturels et des éléments de la nature dans le projet : air, lumière, chaleur, fraîcheur, eau. Passionnons-nous donc pour les phénomènes naturels. Et commençons par l’échange et l’osmose bioclimatique.

En guise de conclusion, que serait un habitat « sain »?

Pour une santé morale et physique de ses habitants : il sera conçu et réalisé en fonction des contextes culturels, sociaux, humains et physiques, et aussi bioclimatique, éco-construit, ventilé et éclairé naturellement, énergétiquement performant.

Propos recueillis par Martin Paquot

À lire

Atelier Philippe Madec, « We archi n°4 », Dominique Carré/La Découverte, 2019.

Philippe Madec, Bâtir pour la paix. Responsabilités de bâtisseurs et Solutions frugales. Terre Urbaine, à paraître.

Marie-Clothilde Roose (dir.), Penser à partir de l’architecture. Poétique, Technique, Éthique, Presses Universitaires de Louvain, 2020.

Notes

(1) Philippe Madec, L’architecture et la Paix. Éventuellement, une consolation, Jean-Michel Place, 2010.

(2) Platon, Protagoras, 320d-321d.

(3) Benoit Goetz, Philippe Madec, Chris Younès, « Toucher Terre ou La Tendresse pour Éthique », in Marie-Clotilde Roose (dir.), Penser à partir de l’architecture. Poétique, Technique, Éthique, Presses Universitaires de Louvain, 2020.

(4) Janine M. Benyus, Biomimicry : Innovation Inspired by Nature, Harper Collins, 1997.

(5) ibid., le premier chapitre du livre est disponible gratuitement : https://biomimicry.org/janine-benyus/first-chapter-biomimicry-innovation-inspired-nature/

(6) https://www.fondation-jacques-rougerie.com/biomimetisme